Abolitionnisme
= Racisme !
Comme le fait remarquer la philosophe féministe Elsa Dorlin ces dernières
années des thématiques féministes ont été instrumentalisées afin de
défendre des politiques racistes. Notamment en 2003 lors des votes
de la loi contre le port d'insignes religieux dans les lieux publics
et celle pour la sécurité intérieure qui pénalise entre autres le racolage
passif.
Ces deux lois ont été défendues sur des arguments féministes
et parfois même par des féministes. Il s'agissait de combattre le voile
en tant que symbole d'oppression sexiste et la traite des femmes dans
la prostitution. Ces lois ont eu en réalité pour conséquence de s'attaquer
à des femmes et plus précisément des femmes minoritaires souvent issues
de l'immigration : des musulmanes et des prostituées dont une majorité
de migrantes.
Tous les discours sur la traite n'ont eu jusqu'à présent que
trois conséquences pour les travailleuses du sexe :
davantage de contrôle migratoire à l'encontre des femmes et leur expulsion
davantage de répression contre les travailleuses du sexe exerçant dans
la rue et les espaces publics
délégitimer les mouvements de travailleuses du sexe comme non représentatifs
car minoritaires face au « problème de la traite »
Les discours sur la traite trouvent un large échos dans les
médias et la population générale du fait de l'apitoiement provoqué à
l'égard des « victimes ». Qui en effet ne saurait s'émouvoir de l'esclavage
et de l'abus sexuel de tant de femmes et d'enfants ?
La majorité des groupes féministes s'en font d'ailleurs les relais auprès
des partis et institutions politiques en particulier de gauche.
D'autres féministes ont heureusement elles travaillé avec des travailleuses
du sexe et des migrantes telle Gail Pheterson ou Françoise Guillemaut
en France. (Ce présent texte est librement inspiré de leurs travaux.)
Or quand on lit leurs travaux, on peut ensuite se rendre compte que ces
discours sur la traite s'élaborent à partir d'inventions, de mensonges,
de manipulation et de confusion volontaire de chiffres.
Du côté des inventions et des mensonges, on notera par exemple:
l'invention des 40 000 femmes déportées à l'occasion de la coupe du monde
en Allemagne
le mythe de la traite des blanches au début du XX ème siècle
Du côté des manipulations et confusions on notera :
la confusion entre les migrations libres et la déportation de force
la confusion entre l'endettement auprès de passeurs et le racket
la confusion des chiffres sur la traite et celle des entrées de migrants
irréguliers en Europe
Sur ce dernier point, l'Union européenne estime qu'il y aurait 3 millions
de migrants illégaux en Europe. Europol parle de 500 000 entrées illégales
par an sur le continent, chiffre repris par Eurostat pour estimer celui
des femmes victimes de la traite. Tous les rapports de seconde main
et mouvements abolitionnistes reprennent en choeur ce chiffre de 500
000 victimes de la traite par an en Europe sans se préoccuper comme
d'habitude de son origine. Or il est bien évident que tous les migrants
irréguliers ne sont pas des femmes ni encore moins tous des femmes
prostituées « victimes de la traite ».
De la même manière, un rapport de 2002 des organisations UNICEF,
UNOHCR, OSCE, et ODIHR estime que 100 000 femmes albanaises entre 15
et 35 ans auraient été trafiquées vers l'Europe de l'ouest ces dix dernières
années. Pour la même période cependant, le Ministère Intérieur albanais
parle lui de 5200 femmes.
Bien sûr tous ces chiffres sont en fait invérifiables car la prostitution
et les migrations des femmes travailleuses du sexe sont illégales.
C'est néanmoins cette illégalité qui est la première responsable
de ce qu'on appelle « la traite » ou que nous préférerons nommer les
restrictions des libertés migratoires de femmes. Car sous le terme de
traite c'est en fait toutes les femmes migrantes et leurs enfants qui
sont ainsi désignées. Considérant que la prostitution ne peut être un
choix libre, les mouvements abolitionnistes font de toute femme prostituée
migrante une victime de la traite. Le fait d'aller chercher un passeur
pour venir travailler en tant que prostituée dans les pays riches n'est
pas perçu comme un acte de prise de pouvoir économique en comparaison
de la situation du pays de départ parfois sexiste ou dangereux.
Le Protocole de Palerme définit la traite comme : le fait,
en échange d'une rémunération ou de tout autre avantage ou d'une promesse
de rémunération ou d'avantage, de recruter une personne, de la transporter,
de la transférer, de l'héberger ou de l'accueillir, pour la mettre à
la disposition d'un tiers, même non identifié [ .... ]
La définition de la traite est assortie d'une disposition qui affirme
le caractère inopérant du consentement de la victime de la traite à l'exploitation
elle-même. Cette clause est particulièrement importante en matière d'exploitation
de la prostitution : elle supprime en effet toute distinction entre « prostitution
forcée » et « prostitution volontaire ».
Dans les faits, il n'y a donc pas la possibilité de distinguer
le Smuggling du trafficking.
SMUGGLING = aide au franchissement des frontières
Atteinte aux droit des états :
les femmes sont jugées délinquantes
TRAFFICKING = exploitation
Atteinte aux droits humains :
les femmes doivent coopérer avec la police pour être reconnues victimes
S'agissant de la France et de sa loi pour la sécurité intérieure,
celle-ci pénalise le racolage passif de 3750 euros d'amende et de deux
mois de prison ainsi que l'expulsion des travailleuses du sexe étrangères.
Cette loi prévoit un volet de protection des victimes de trafic si elles
dénoncent un proxénète. C'est ainsi la première fois qu'une loi en France
conditionne l'obtention d'un droit à un service de délation. La personne
ayant dénoncé « un proxénète » se verra obtenir le plus souvent une Autorisation
Provisoire de Séjour de trois mois renouvelable en principe mais rarement
dans les faits. Cette APS est conditionnée également au fait de devoir
arrêter la prostitution sans qu'elle ne donne le droit à un permis de
travail. Cela revient à priver la personne de toute possibilité de revenus
et celle-ci se trouve contrainte de continuer de travailler dans la prostitution.
Il suffit ensuite pour la police de l'arrêter de nouveau pour racolage
et pour la justice de procéder à son expulsion.
De nombreux exemples sont disponibles auprès des associations de santé
communautaires Cabiria à Lyon ou Grisélidis à Toulouse.
Il est intéressant de constater que si les mouvements abolitionnistes
ne soutiennent pas la loi pour la sécurité intérieure de Sarkozy qualifiée
de prohibitionniste, ces mouvements n'ont en revanche rien fait depuis
4 ans contre son application. Certaines de ces personnes abolitionnistes
avaient même été auditionnées avant le vote de la loi en tant qu'expertes
sur la prostitution sans s'y opposer. Fin 2006, l'Amicale du Nid recevait
lors d'une réunion publique la secrétaire d'état aux victimes Catherine
Vautrin résolus ensemble de lutter contre la prostitution. Les associations
abolitionnistes n'ont en effet pas intérêt de trop critiquer les gouvernements
dont elles sont dépendantes pour leurs subventions, leur business pourrait
on dire. Le pire fut sans doute au printemps 2006 à l'occasion de la
coupe du monde en Allemagne afin de stigmatiser ce pays et le travail
du sexe dans son ensemble. Malka Marcovitch obtenait à l'époque du
gouvernement français la diffusion d'un spot de sensibilisation diffusé
sur les chaînes
de télévision pour condamner la prostitution. Tous les partis politiques
de gauche comme de droite formaient une union sacrée contre la prostitution.
La majorité des associations féministes alliées aux groupes chrétiens
intégristes relayaient la campagne dans les réseaux associatifs et
politiques de gauche.
Les putes auraient aimé qu'elles se mobilisent autant contre les violences
qu'elles subissent depuis la LSI mais il est apparemment préférable de
s'attaquer à un pays comme l'Allemagne où la prostitution est légale
et où les travailleuses du sexe peuvent travailler en sécurité alors
que c'est loin d'être le cas dans la France abolitionniste.
Dans le cas de l'autre grand pays abolitionniste d'Europe qu'est la Suède,
présenté comme un modèle pour sa politique contre la prostitution, on
remarquera également qu'en plus de pénaliser les clients et d'enfoncer
ainsi les travailleuses du sexe dans la clandestinité, ce pays a entrepris
de reconduire les femmes migrantes « victimes de la traite » chez elles.
Après les discours voyons quelles sont les politiques anti-traite:
approche morale
la prostitution est assimilée à la traite pour réprimer l'ensemble des
putes. Ces répressions engendrent plus de violences, plus de marginalisation
et moins de droits.
approche anti-criminalité
aucun droit n'est garanti pour les victimes qui subissent alors des représailles
ainsi que le harcèlement policier
approche anti-migration
contrôle accru aux frontières, restriction des possibilités de migrations,
expulsions
ce qui a pour conséquence plus de dépendance des femmes à des réseaux
d'intermédiaires illégaux.
En général ce ne sont pas les violences qui sont condamnées mais les
migrations, les passages des frontières, le transport et l'aide au
passage des frontières. Les femmes n'ont aucun droit pour se défendre
contre ces violences et l'exploitation car leur statut et leur activité
sont clandestines.
Le Protocole de Palerme prévoit pourtant un dispositif de
protection des victimes selon les articles 6 et 7 :
Les Etats doivent fournir aux victimes une assistance appropriée pour
leur permettre de faire valoir leurs vues au cours de procédure pénale,
ainsi que la possibilité d'obtenir réparation du préjudice.
Les Etats sont encouragés à fournir aux victimes un logement convenable,
une assitance médicale, psychologique et matérielle, des possibilités
d'emplois, d'éducation et de formation ainsi que la possibilité de rester
sur le territoire.
Les résultats d'observation de terrain :
les victimes ne sont jamais indemnisées du préjudice subi,
même en cas de procès
les femmes sont arrêtées pour séjour irrégulier
les autres secteurs professionnels où existe du travail forcé ne sont
pas pris en compte
les droits humains des femmes ne sont jamais respectés.
S'agissant maintenant non plus des pays d'arrivées mais de départ, les
mouvements abolitionnistes mènent des politiques de sauvetage mais
que nous préférons nommer de kidnapping.
Par exemple au Cambodge en 2003, une opération de sauvetage a entrepris
de kidnapper de force plusieurs milliers de travailleuses du sexe dans
les bordels où elles travaillaient afin de les sortir de la prostitution.
Elles sont ensuite envoyées dans des camps de réhabilitation où on leur
fait faire un travail de couture ou dans des usines nocives pour leur
santé. Leurs enfants sont également comptabilisés dans les rapports officiels
internationaux comme victimes de la prostitution et de la traite. Ces
opérations commando sont financés par des fonds mondiaux de lutte contre
la prostitution et la traite mais également par des fonds pour la lutte
contre le sida telle la fondation Bill Gates ou les programmes américains
de Bush qui font de l'abstinence et de la fidélité dans le mariage les
principes de prévention. Les travailleuses du sexe sont donc forcées
d'arrêter de se prostituer si elles veulent obtenir du matériel de prévention
dans le cadre de leur métier. Dans les faits aucune aide ne leur est
donc fournie
par ces programmes qui ne veulent surtout pas cautionner un éventuel
soutien à la prostitution.
En conclusion, le constat que nous faisons est simple : la
lutte contre la prostitution sert à lutter contre les migrations des
femmes.
Les femmes n'ayant pas de possibilité légale de migrer et de travailler
dans les secteurs économiques légaux, il ne leur reste plus beaucoup
de choix que de trouver des intermédiaires afin d'assurer leur arrivée
en Europe de l'ouest. Ces intermédiaires ne sont pas de grands groupes
mafieux tels que les mouvements abolitionnistes les décrivent mais plus
souvent d'innombrables particuliers faisant de la contrefaçon ou des
transfrontaliers possédant un bateau de pêche, un moyen de locomotion
et qui pensent arrondir leurs fins de mois en aidant au passage des frontières.
Une fois arrivées, les seuls secteurs d'emploi ouverts sont le travail
domestique et le travail du sexe.
C'est donc au nom des politiques anti-traite que des politiques anti-migratoires
sont menées et qui ont pour conséquence de réduire le libertés migratoires
et économiques des femmes les condamant à la « traite ».
Pour lutter efficacement contre les violences et contraintes
que subissent les femmes migrantes et pour que la prostitution reste
un choix, nous exigeons :
la régularisation de tous les sans papiers
l'ajout des mentions de sexe, d'orientation sexuelle et d'identité de
genre dans la convention de Genève de 51 accordant ainsi l'asile aux
femmes et transpédégouines
un permis de travail pour tous les documents accordant le droit au séjour:
titre de séjour, APS, récépissé de demande d'asile etc
que les pays qui réglementent le travail du sexe cessent d'exclure les
migrantes sous le faux prétexte qu'elles seraient elles des « victimes
de la traite » et qu'ils accordent ainsi les mêmes droits aux travailleuses
migrantes qu'aux nationales |